L'abat-jour est un objet si familier qu'on ne se demande jamais d'où il vient. Pourtant, il a une histoire et cette histoire épouse celle de nos manières de nous éclairer. Remontons le temps pour comprendre comment cet écran de tissu est devenu l'un des objets les plus présents de nos intérieurs.

Un nom qui dit sa fonction

Commençons par le mot lui-même qui est admirablement clair : abat-jour. Il « abat le jour », c'est-à-dire qu'il rabat, atténue, dirige la lumière vers le bas.

Ce nom trahit la fonction d'origine de l'objet qui n'était pas décorative mais pratique : faire écran. Protéger les yeux d'une source lumineuse trop vive, empêcher l'éblouissement, orienter la clarté là où l'on en avait besoin. Toute l'histoire de l'abat-jour découle de ce besoin élémentaire.

Notons au passage une particularité de la langue : le mot est traditionnellement invariable. On écrit un abat-jour, des abat-jour, sans S au pluriel.

L'ancêtre : l'écran contre la flamme

Bien avant l'électricité, on s'éclairait à la flamme nue : bougies, chandelles, lampes à huile. Une flamme, c'est une source ponctuelle, vive, mouvante et éblouissante quand on la regarde en face.

Très tôt, on a donc imaginé des écrans pour s'en protéger : des plaques de métal, des réflecteurs, des paravents, des cônes de papier ou de parchemin posés au-dessus ou autour de la flamme. Ces dispositifs remplissaient déjà la double fonction de l'abat-jour moderne : protéger le regard et diriger la lumière.

Ils avaient en outre un avantage précieux à l'époque : en concentrant la clarté sur la table ou sur le livre, ils tiraient le meilleur parti d'une lumière rare et coûteuse.

L'ère des lampes à huile et à pétrole

À mesure que les lampes se perfectionnaient, lampes à huile plus performantes, puis lampes à pétrole au XIXᵉ siècle, la lumière domestique gagna en intensité. Et plus la source devenait vive, plus l'écran devenait indispensable.

C'est à cette période que l'abat-jour commence vraiment à ressembler à ce que nous connaissons : un écran fixé au-dessus de la source, souvent en verre pour résister à la chaleur, parfois en tissu ou en papier pour les modèles éloignés de la flamme. Les verreries produisirent alors quantité de globes et de coupes décoratives dont certaines sont aujourd'hui recherchées par les collectionneurs.

L'objet reste avant tout fonctionnel mais l'ornement s'y invite : on décore, on colore, on travaille les formes.

L'électricité : l'âge d'or de l'abat-jour en tissu

C'est l'arrivée de l'électricité dans les foyers qui va véritablement lancer l'abat-jour tel que nous le pratiquons aujourd'hui.

L'ampoule électrique change tout : elle ne produit plus de flamme, plus de suie, et beaucoup moins de risque d'incendie. Il devient donc possible d'entourer la source lumineuse de matières légères et délicates, tissus, soies, papiers, franges, perles, sans danger.

L'abat-jour en tissu s'épanouit alors et l'objet bascule du côté de la décoration. Il devient un élément de style à part entière décliné selon les modes : les intérieurs cossus multiplient soieries et passementeries, les époques suivantes explorent des lignes plus géométriques, puis plus épurées.

L'industrialisation et l'uniformisation

La seconde moitié du XXᵉ siècle voit la production de masse s'emparer de l'objet. Les abat-jour deviennent des produits standards, disponibles partout, à bas coût, dans des dimensions normalisées et des matières souvent synthétiques.

Ce mouvement démocratise l'objet, chacun peut désormais s'en offrir, mais lui fait perdre beaucoup de son caractère. L'abat-jour cesse d'être une pièce pensée pour devenir un accessoire interchangeable que l'on remplace plutôt que l'on entretient.

Dans le même mouvement, le métier d'abat-jouriste se raréfie. Le savoir-faire, autrefois répandu, devient confidentiel.

Le renouveau artisanal

Depuis quelques années, le mouvement s'inverse. La lassitude du standardisé, le goût retrouvé pour le fait main, la conscience écologique et l'envie d'intérieurs personnels ont redonné toute sa valeur à l'abat-jour artisanal.

On redécouvre qu'un abat-jour peut être unique, adapté à sa lampe, réalisé dans un tissu choisi et pensé pour la lumière précise que l'on souhaite. On redécouvre aussi que la carcasse d'un vieil abat-jour se conserve et se rhabille plutôt que de finir à la benne.

Un objet plus riche qu'il n'y paraît

Cette petite histoire montre que l'abat-jour n'est pas un simple accessoire décoratif. Il est né d'un besoin fondamental, apprivoiser la lumière, il a suivi toutes les révolutions de l'éclairage et il a survécu à l'industrialisation pour retrouver aujourd'hui sa dimension artisanale.

Chaque abat-jour que je fabrique s'inscrit, à sa modeste échelle, dans cette longue lignée d'objets faits pour rendre la lumière habitable. C'est peut-être ce qui rend ce métier si attachant : on y perpétue un geste ancien, avec les matières et les goûts d'aujourd'hui.